Voici un exemple de poltergeist tout à fait singulier, en ceci
que le récit en émane d'un médecin, le Dr Cuénot (Revue métapsychique,
juin 1966), propriétaire depuis vingt-trois ans de l'établissement
où eurent lieu les faits. De plus, le Pr Robert Tocquet (1974, p. 102
sq.), éminent spécialiste du paranormal, a personnellement enquêté
sur ce cas :
De la mi-mai jusqu'au début septembre 1963, la Clinique orthopédique
d'Arcachon fut harcelée par la projection de cailloux, de morceaux
de moellons et de fragments de briques dont l'origine est demeurée
inconnue. [...] Pendant cette période, les malades, la plupart
allongés sur des voitures, reçurent approximativement deux à
trois cents cailloux de tous calibres. [...] Les trajectoires
des pierres, la direction du tir, la vitesse, le nombre et la
nature des projections furent très variables. L'horaire fut,
lui aussi, très capricieux [...], mais particulièrement à la
nuit tombante. Jamais il n'y eut de malades blessés et si deux
d'entre eux furent touchés, ils ne le furent que très légèrement.
La seule condition, apparemment nécessaire et suffisante, était
la présence dans les parages de Jacqueline R., âgée de dix-sept
ans, ce qui autorisait tous les soupçons la concernant [comme
agent du phénomène]. Mais, malgré l'étroite surveillance de
la part des autres malades, jamais rien dans ce sens ne put
être mis en évidence. Au contraire [...] elle fut lapidée copieusement. [...]
Le Dr Cuénot signale que la chute des pierres commença au moment
où le personnel et les malades de la clinique apprirent que
celle-ci allait être fermée ou vendue. A cette époque, une malade,
Angélina M., était très visée par les cailloux. Ce n'est qu'après
le départ d'Angélina (le 7 juillet) que Jacqueline prit
en quelque sorte le relais. [...] Les chutes de cailloux devinrent
de plus en plus fréquentes avec une prédilection toujours marquée
pour l'environnement de Jacqueline... Il lui suffisait de se
trouver quelques minutes en un lieu quelconque des terrasses
extérieures pour que les cailloux se mettent à tomber autour
d'elle. Si elle s'absentait de la clinique, les jets de pierre
cessaient. Dès qu'elle réapparaissait, ceux-ci reprenaient après
une latence de cinq à dix minutes à chaque fois. En même temps
le poids, la force et le nombre des pierres lancées sur les
malades augmentèrent rapidement pour devenir inquiétants en
juillet et en août : certains jours, il y en eut une trentaine. "
Robert Tocquet, envoyé sur place pour enquêter, s'installe (en
septembre) dans la chambre contiguë à celle de Jacqueline. Il
écrit :
" Au cours de la première nuit que je passai dans
cette chambre, à 4 heures du matin exactement, quatre coups,
relativement violents, séparés par des intervalles de cinq à
six secondes, furent frappés à la porte de ma chambre. Au troisième
coup, je me levai et j'ouvris brutalement la porte qui donnait
sur un couloir parfaitement éclairé par des lampes électriques.
Personne ne s'y trouvait. C'est alors que retentit le quatrième
coup comme s'il avait été produit par un poing invisible, cependant
que je sentais vibrer la porte que je tenais de la main gauche. "
Nous disposons ici dun témoignage de première main, donné
par un observateur reconnu. Le cas est particulièrement significatif,
car il met en uvre deux jeunes filles, se succédant l'une
l'autre sans intervalle dans le même établissement (et qui plus
est dans la même chambre). Or il est statistiquement exclu que
le hasard ait ainsi réuni deux sujets présentant tous deux des
capacités aussi fortes et aussi rares. Si on élimine lidée
dun " esprit ", on est conduit à faire
intervenir le personnel de la clinique et les autres patients.
Ceux-ci auraient quasiment " dicté un rôle "
aux deux jeunes filles ".
Il semble que la première malade, Angélina, aurait provoqué une
chute de pierre, qui peut même avoir eu une origine normale. En
effet, les personnes présentes sont dans une situation psychologique
fort instable : létablissement va fermer, les patients
devront donc quitter un lieu où ils se trouvaient bien ;
les membres du personnel sont inquiets pour leur emploi. Une rumeur
peut sêtre diffusée, attribuant un incident possiblement
banal à un poltergeist. Certes, le Dr Cuénot remarque, durant
son enquête : " Jai pu noter cette espèce
de refus systématique qui est presque linverse dune
suggestion collective : tout le monde se refusant à admettre
une explication irrationnelle, puis, devant limpossibilité
d'une interprétation, sefforçant de ne plus y penser en
s'abstenant de tout commentaire. " (ibid., p. 105).
Ceci nexclut rien, car les psychanalystes savent quun
refus conscient peut masquer linverse, au niveau inconscient.
Jacqueline arrive alors. Dans le climat dinquiétude, un
amalgame a pu seffectuer entre elle et Angélina, dautant
quelles occupent la même chambre et quelles sont toutes
deux jeunes, assez jolies, un peu intrigantes et instables sur
un plan psychologique et affectif. Ce qui a pu produire un " effet
dattente " (Rosenthal, 1971).Lémotion du
groupe, fixée sur les deux jeunes filles, pourrait constituer
le moteur du poltergeist, même si leur responsabilité ne saurait
être entièrement exclue. Tocquet écrit en effet (ibid.) :
" Le premier septembre, le Dr Cuénot, constatant
que Jacqueline R. était au centre et l'agent probable de ces
manifestations, résolut de lui faire subir un interrogatoire.
[...] Or, chose curieuse, après cet interrogatoire qui fut,
pour Jacqueline, une sorte de confession et de "décharge
psychologique", les jets de pierres cessèrent. "
La plupart des poltergeists semblent constituer le reflet matériel
dun contenu psychique. Ce contenu prend force dune
mise en résonance des fonctionnements mentaux de plusieurs individus,
comme le dit Sylvain Michelet (1994). Jen ai précisé ailleurs
le mécanisme (1991, p. 52) : un message de lordre de
" je crains les pierres " aurait pu ainsi
circuler dans le groupe, et samplifier jusquà des
degrés extrêmes (la chute des pierres était menaçante mais non
dangereuse, pour le personnel et les malades). Si on admet la
relation entre la pensée et les faits, une telle hypothèse permettrait
de ne plus chercher " la jeune fille instable "
comme cause du processus. Celle-ci ne ferait que cristalliser
une émotion qui la dépasse. Sylvain Michelet traite les poltergeists
avec les méthodes de thérapie familiale ! Il remarque que
le poltergeist le plus fort survient dans un contexte où aucun
mode dexpression nest possible. Le poltergeist constituerait
une sorte de voie de décharge dun trop-plein dénergie
psychique (suivant la conception " énergétique "
de Freud).
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